« Il faut viser les Grands Crus de Cahors »

Jean-Luc Baldès dans le chais du Clos Triguedina, à Vire-sur-Lot (Crédit : Johan Gesrel.)

A Cahors, la famille Baldès est connue depuis sept générations. Leur domaine situé à Vire-sur-Lot, à l’ouest de l’appellation, produit plusieurs vins de renoms comme le « Clos Triguedina », « Prince Probus », ou le « New Black Wine ». Personnalité de caractère et de conviction, Jean-Luc Baldès, l’actuel descendant, s’inscrit dans une longue tradition familiale marquée par l’ambition et la recherche constante du meilleur.  Malolactik vous propose  cet entretien en forme de portrait réalisé juste avant les vendanges 2012.

MalolactiK – Cette année 2012 marque pour votre domaine la 180ème vendange. C’est un anniversaire pour vous ?

Jean-Luc Baldès – Oui, c’est une façon de marquer le coup et de rappeler qu’on est là depuis longtemps et qu’il y a une véritable histoire dans ce domaine, une véritable passion avec un long travail, tant au niveau du vignoble qu’au niveau de la transmission du goût et du savoir-faire.

MalolactiK – Outre le domaine dont vous avez hérité, quel est le savoir-faire Baldès légué par vos ancêtres ?

J.-L. Baldès – Je ne sais pas s’il y a un savoir-faire Baldès. Ce que l’on m’a d’abord transmis, très jeune, c’est le goût de la terre, le goût de la vigne, le goût de la plante et aussi le goût du vin. Mon père et mon grand-père m’ont enseigné quelques pratiques bien sûr mais ce que je retiens d’eux c’est qu’ils disaient que le bon vin n’est pas le fruit du hasard mais c’est aussi le goût du travail. Moi quand je me lève le matin, j’ai envie d’aller travailler, je n’y vais pas avec peine…Et puis viser le meilleur des produits. Le goût du beau et du bon. Il faut qu’en arrivant ici, on ait plaisir à voir le vignoble comme on a plaisir à boire le vin.

MalolactiK – Êtes-vous soucieux de l’image que vous renvoyer ?

J.-L. Baldès – Oui. Pour moi, un très beau domaine qui fait du très bon vin mais qui paraît un peu désordonné, pas soigné, ça me gêne. Quand on fait du grand vin, c’est un ensemble, il faut que tout soit lié, que tout aille dans le même sens : la qualité de l’accueil, la qualité du vin, la qualité des courriers que l’on peut envoyer, etc.

MalolactiK – Qu’en est-il de l’héritage des terroirs ?

J.-L. Baldès – Moi je suis arrivé très jeune sur le domaine. A l’époque, mon père ne me faisait pas de cadeau et m’envoyait travailler à la vigne, et il avait bien raison d’ailleurs. Au fur et à mesure, j’ai appris à connaître chacune des parcelles au niveau de l’humidité, de l’exposition…ça je le dois à mon père. Ensuite, j’ai poussé un peu plus loin les recherches sur les terroirs car elles sont essentielles pour faire du bon vin. A partir de là, j’ai essayé d’aménager au mieux le vignoble, au niveau des terrasses pour sélectionner les plus beaux, le meilleur. C’est le phare qu’il faut suivre.

« Il fallait se démarquer du Carte Noire »

MalolactiK – Comment vous sentez-vous par rapport aux autres domaines du vignoble cadurcien ?

J.-L. Baldès – J’aurais du mal à être objectif mais je vais essayer de l’être quand même…(silence)…Cahors est une appellation très difficile. Moi de mon côté, je me suis rendu compte que si vraiment je voulais tenter de réussir, et c’est d’ailleurs ce que mes parents ont fait, il fallait qu’on se fasse un nom dans l’appellation et que, à la limite, le nom prenne le pas sur l’appellation. A l’époque, l’appellation c’était 80% de « Carte Noir » qui parfois était bon mais qui parfois était d’une qualité très moyenne, ce qui renvoyait une image très négative. Donc, il fallait se démarquer de tout ça. C’est comme ça qu’on a construit une gamme de vin avec des produits phares, en jouant sur le nom du domaine et de la famille.

MalolactiK – D’où cette volonté d’être autonome et de posséder son propre capital ?

J.-L. Baldès – C’est mon état d’esprit d’être assez indépendant, de compter sur moi et de ne pas attendre tout des autres. C’est ce qu’on m’a appris, ce que j’ai dans les gênes. Mais il est vrai aussi que si les autres marchent bien, moi je marcherai mieux. On ne peut pas non plus ignorer ce qui se passe à côté. Si on veut que demain l’appellation Cahors soit reconnue, ça ne sera pas un seul vigneron, ce sera un groupe de vignerons et de beaux domaines.

Jean-Luc Baldès, son épouse Sabine et leur fille Juliette, derrière le rang. Jean, le petit dernier, prêt à vendanger. (Crédit : Johan Gesrel.)

MalolactiK – A ce propos, quel regard portez-vous sur la stratégie de Cahors ? Depuis 5 ans, l’Interprofession (UIVC, ndlr) mise sur la communication autour du cépage malbec avec pour objectif premier l’export. Vous adhérez ?

J.-L. Baldès – Oui, il faut aller vers l’export. Aujourd’hui, la France est un pays un peu malade…et puis le vin c’est un produit de luxe et on ne pourra pas trouver en France tous les clients pour écouler nos productions. La stratégie de Cahors n’est pas mauvaise en soit, cette idée de parler du cépage malbec en lien avec les Argentins qui possèdent des parts de marché. On sait très bien que dans l’Histoire du vin, le berceau du malbec c’est à Cahors, pas en Argentine. Donc le revendiquer et le faire savoir, c’est une très bonne idée. C’est une accroche vis-à-vis des Etats-Unis à qui on peut dire « Coucou, nous on est l’origine du malbec, pensez à nous ! ». Et puis en France, nous avons de beaux terroirs, des climats qui sont plus complexes et donc de ce fait des produits intéressants en raffinement et en complexité. Surfer sur cette vague c’est une très très bonne idée.

« Le malbec, un passeport mais pas dans la durée »

MalolactiK – Vous parlez de complexité venant des climats et des terroirs. Cela à avoir avec votre passage en Bourgogne ? C’est un modèle à suivre ?

J.-L. Baldès – J’ai été influencé par mes parents, c’est sûr. Mais ce qui m’a vraiment décidé c’est mon passage en Bourgogne effectivement. Durant mes études, je suis tombé sur des profs qui adoraient la vigne. Il y en avait qu’on appelait « la souche » tellement il était passionné. Il y a eu une véritable transmission que j’ai mis ensuite en application ici mais aussi lors de mon passage à Bordeaux et dans mes déplacements à l’étranger. Pour revenir sur le cépage malbec, je pense que le terroir doit prendre le dessus sur le cépage.  En Bourgogne, on n’imagine pas vendre le vin parce que c’est du pinot. C’est marqué nulle part. On voit Bourgogne, on voit les crus, les appellations, etc…

MalolactiK – Pour vous, le « malbec » doit être un passeport ?

J.-L. Baldès – Un passeport oui mais pas dans la durée. Il faudra à un moment donné qu’on ait « Cahors », les crus, et « malbec » en tout petit.  Quitte à ce qu’il disparaisse ensuite. Ce jour-là, ça voudra dire qu’on aura gagné car on aura de grands crus. C’est ça qu’il faut viser.

MalolactiK – Vos vins sont reconnus et régulièrement cités dans les guides et les revues spécialisées. Comment fait-on pour assurer cette régularité ?

J.-L. Baldès – Il faut se dire que ce n’est jamais gagné. Aucun millésime ne se ressemble. Le vigneron doit s’adapter avec ce que lui apporte la nature. Il ne doit pas la subir mais jouer avec et la rendre profitable. On a eu des millésimes difficiles et on a sorti de grands vins. Vous savez, certaines bonnes années, on pourrait éventuellement dire, « je laisse faire, je vais avoir moins de boulot parce que le millésime est propice ». Non ! Tous les ans, je vais pousser au maximum pour que les conditions soient les meilleures. Quand c’est dur, il faut encore plus travailler mais quand c’est bon il ne faut rien relâcher. Les floraisons, les saisons et les arrières saisons ne sont jamais les mêmes. Il faut tout le temps être sur le terrain, le nez dans les souches. Le maître mot pour moi et mes équipes, c’est la rigueur à chaque étape.

« En Asie, tout reste à faire »

MalolactiK – Vos vins sont sur les tables de l’Elysée et du Sénat ? Comment ça se gère ?

J.-L. Baldès – C’est comme lorsqu’on rentre dans un bon restaurant. Y être c’est bien mais il faut y rester. Ça passe par des dégustations régulières et des relations car quelqu’un peut passer derrière vous et vous piquer la place. Notre métier, c’est faire du vin mais c’est aussi échanger, se mettre d’accord avec les restaurateurs, avec leur choix de mets. Le vin c’est un produit culturel qui fait parler et qu’il faut partager.

MalolactiK – Sur l’export, vous avez embauché des stagiaires qui parlent russe et chinois. Ce sont vos prochaines destinations ?

J.-L. Baldès – Aujourd’hui on sait que le Canada est un acheteur de vin de Cahors. Un travail a été fait et c’est un marché réel qui reste difficile du fait qu’il soit géré par l’Etat. Ensuite viennent les Etats-Unis où il y a  des parts de marché  à prendre. En Asie, tout reste à faire. On commence à rentrer en Chine via nos hauts de gamme. C’est un marché qui se construit peu à peu.

MalolactiK – 180ème vendange…Comment voyez-vous l’avenir de l’entreprise Baldès ? Une succession ?

J.-L. Baldès – C’est mon souhait le plus grand. J’ai eu la chance de reprendre après sept générations le domaine qu’on essaye de développer et d’améliorer le plus possible. Aujourd’hui ma fille Juliette qui est adolescente m’a dit qu’elle voulait être vigneronne. Du coup, son petit frère Jean a dit que lui aussi il voulait devenir vigneron (rires). L’essentiel c’est que le domaine continue dans la famille, qu’il ne soit pas racheté par un groupe qui veuille défiscaliser. Le terroir, c’est important mais sans les hommes derrière, ça donne rien du tout. Il est tellement facile de faire du mauvais vin sur un beau terroir, vous savez. Il faut que le domaine Baldès aille de l’avant. Moi je ne suis pas arrivé au bout où ce que je souhaiterais arrivé donc il faudra bien quelques générations pour continuer le travail des générations précédentes. C’est un travail de longue haleine.

(Propos recueillis par Johan Gesrel).

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