L’Argentine ou le tango des cépages (2nde partie)

Zuccardi : de l’irrigation à l’innovation

Sebastián, troisième génération de la famille Zuccardi (Johan Gesrel.)

Avec 800 salariés, 1000 hectares et près de 80 produits différents, la bodega Zuccardi figure parmi les mastodontes argentins. Depuis trois générations, c’est une véritable course en avant. Une quarantaine de cépages sont produits ou testés. Des micro-cuvées dans des chais expérimentaux fermentent en ce moment pour donner dans quelques années de nouvelles bouteilles. Non contente de faire du vin, la famille Zuccardi s’est lancée dans la fabrication d’huile d’olive que l’on peut déguster dans un de leurs restaurants italiens, situé au milieu des vignes, à Maipú. Une distillerie produit quelques eaux de vie et autres dérivés de cognac. Bref, toute la palette viticole y est réunie ou presque. Sebastián Zuccardi, vigneron et petit-fils du fondateur, a accordé un entretien à malolacti[K].

malolacti[K] – Quelle est la philosophie de l’entreprise Zuccardi ?

Sebastián Zuccardi – Ma famille s’est donnée quatre objectifs. Le premier est la qualité : tout ce que nous faisons doit avoir une orientation claire pour chacun des produits que nous sortons. Le second objectif, c’est l’innovation. Pas seulement innover dans les vins que nous produisons mais aussi dans la façon dont on gère l’entreprise et dans la relation avec nos partenaires. Le troisième objectif, c’est la préservation de l’environnement. Nous avons 200 hectares en production bio depuis 1998. Enfin le quatrième objectif : être utile là où nous sommes implantés. Pour nous, le développement d’une entreprise vitivinicole signifie le développement de son environnement social. Par exemple, dans ce restaurant où nous sommes, tous les employés sont des environs de Mendoza. Nous avons d’ailleurs créé une école à l’intérieur du vignoble, là où vivent nos salariés.

malolacti[K] – Quel marché voulez-vous toucher avec autant de produits ?

Sebastián Zuccardi – Pour l’heure, on est sur 60% export, 40% marché national. Mais notre objectif est de rééquilibrer moitié export, moitié marché intérieur. Cela nous assure une meilleure stabilité. L’Argentine a misé durant de nombreuses années sur l’étranger. Aujourd’hui, notre premier client est le Canada, puis viennent les Etats-Unis, l’Angleterre, Brésil et Mexique. Nous sommes convaincus que notre futur se joue sur d’abord le marché américain et ensuite sur l’Asie.

« L’Argentine n’a rien à voir avec le Nouveau Monde »

Un des nombreux chais de la bodega Zuccardi (Johan Gesrel.)

malolacti[K] – Et la Chine dans tout ça ?

SZ – La Chine…on débute. La difficulté, c’est de trouver un distributeur. Tout le monde essaye de s’implanter là-bas. Les Français on d’ailleurs une longueur d’avance. On tente mais pour nous le marché national est très important. L’Argentine est différente des autres pays du Nouveau Monde. D’ailleurs, l’Argentine n’est pas dans le Nouveau Monde. Pour moi, on est déjà « l’Ancien Monde » parce qu’il y a un marché et une consommation intérieure très forts. Les vignes qui sont ici à Mendoza, elles viennent de nos ancêtres, des immigrés espagnols, italiens et français qui avaient la coutume de planter la vigne et de boire du vin. C’est pour ça qu’on continue à consommer du vin en Argentine. Regardez les autres pays dit du Nouveau Monde : Chili, Nouvelle Zélande, Australie, Afrique du Sud. Ils exportent mais n’ont pas de consommation intérieure comme nous. C’est pour ça qu’on se considère comme faisant partie du Vieux Monde, proche de la France, de l’Espagne. Voilà la grande différence !

malolacti[K] – Vous expérimentez de nombreux cépages européens. La stratégie markéting consiste-t-elle à vendre et communiquer sur ces cépages ?

SZ – Non. Prenez le malbec. Vous avez le malbec argentin, français, chilien, mais aussi le malbec de Washington ou d’Australie…Le futur passe par des choses qui sont uniques qu’on appelle l’identité ou le terroir si vous préférez. Ici, on est en train de développer cette notion de territoire. Nos parents ont d’abord réussi à placer l’Argentine sur une carte et à localiser le malbec. Mon rôle, celui de ma génération, c’est de pousser plus loin et de développer la notion de zones. Par exemple ici, à Mendoza, nous avons « La Consulta », « Gualtallary », « Altamira » qui sont des zones spécifiques avec une combinaison unique de sols et de climats. Notre vin haut de gamme s’appelle « Zuccardi Aluvional » (vendu 80€ environ, ndlr.) car nos sols sont d’origine alluviale. Nous n’avons pas indiqué le cépage mais seulement le lieu car tout le monde sait qu’il s’agit de malbec. Alors bien sûr pour l’export, c’est différent, il faut encore communiquer sur le malbec car les gens ne sont pas prêts mais dans le futur, c’est la zone qui va primer.

Cours de cuisine pour les enfants dans le restaurant de la bodega (Johan Gesrel.)

malolacti[K] – ça veut dire que les Argentins sont fiers de leur terroir et de leur territoire ?

SZ – Je pense oui, nous avons de grandes conditions pour faire du vin à Mendoza. Regardez, nous vivons dans un désert, éloigné de l’Atlantique, proche de l’océan Pacifique mais coincé par la Cordillère des Andes. Une de nos caractéristiques, c’est l’altitude et le type de sol. Vous avez Gualtallary qui est à 1400 mètres d’altitudes et donne des vins spécifiques, puis Altamira située à 1100 mètres avec un terroir différent, etc… Bref, je pense que l’Argentine doit s’occuper de mettre en valeur ces zones, de les délimiter en fonction de leur climat et de leurs sols. Là-dessus, il reste beaucoup à faire et à réfléchir et je peux vous dire que c’est un vrai sujet de conversation parmi les jeunes viticulteurs de ma génération.

« L’innovation sans objectif ne sert à rien »

Parmi les expériences menées : une cuve ciment en forme d’oeuf spécialement conçue pour la bodega (Johan Gesrel.)

malolacti[K] –  En visitant votre bodega Zuccardi, on a le sentiment que vous ne voulez jamais vous arrêter, sans cesse innover. Je prends l’exemple du « Malamado », ce Malbec à la mode de Porto.

SZ – L’innovation est une marque de fabrique de ma famille. Ça remonte à mon grand-père Alberto, le fondateur de la bodega, qui a commencé dans les années 50 avec une entreprise de construction. Il s’est aperçu que le frein au développement agricole de Mendoza, c’est l’irrigation. Il a d’abord acheté le domaine à Maipú en 1963 pour tester et montrer aux autres producteurs un nouveau système d’irrigation qu’il avait mis au point. Et puis tout s’est enchaîné, il est devenu vigneron. Et c’est la philosophie de la famille : on va essayer et expérimenter. On sait que le consommateur est à la recherche de nouveauté. On a donc créé un malbec à la mode de porto, pas pour ressembler au porto mais pour  répondre à une demande du marché intérieur. Les Argentins boivent le Malamado comme vous en France buvez du vin français.  L’innovation pour l’innovation ne sert à rien si elle ne répond pas à un objectif.

Malamado, comprenez « Malbec a la Moda de O Porto » (Johan Gesrel.)

malolacti[K] – Quels sont les projets de Zuccardi pour les prochaines années ?

SZ – Nous cherchons à nous développer et à vendre nos produits tout en valorisant ce que nous sommes, notre tradition. La crise que nous vivons est avant tout une crise de valeurs. Pour exister, il faut savoir défendre son authenticité. Les crises, l’Argentine en a connu beaucoup comme celle des années 90. Bien sûr, il faut savoir être prudent car notre pays connaît une inflation très forte et très rapide. Nous avons beaucoup de salariés et donc cela a des répercussions. Par ailleurs, nous aimerions exporter nos vins en Europe.

malolacti[K] – C’est un appel du pied ?

SZ – Si un importateur européen lit malolacti[K] et qu’il est intéressé pour travailler avec nous, on est ouvert ! (rires).

(Propos recueillis et traduits par Johan Gesrel)

www.familiazuccardi.com

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