L’Argentine ou le tango des cépages (1ere partie)

(Crédit : Johan Gesrel)

Selon les chiffres de l’Organisation internationale de la vigne et du vin, l’Argentine reste à ce jour le 5ème producteur mondiale de vin. Moins de 16 millions d’hectolitres ont été produits en 2011. Les vendanges du printemps 2012 devraient voir ce chiffre baisser aux alentours de 11 millions, d’après l’Institut national de la viticulture argentine.

Si en France on connaît peu cette production, c’est avant tout pour des questions d’exportations. Les producteurs argentins travaillent essentiellement avec le marché américain au sens large : Etats-Unis, Canada, Brésil. Le reste est destiné au marché intérieur, très important, puisqu’on estime à 45 litres, la consommation moyenne annuelle pour chaque habitant.

L’Argentine compte un millier de domaines (ici on parle de bodegas) réparties pour l’essentiel au nord-ouest du pays, le long de la Cordillère des Andes. C’est ce chemin que j’ai eu l’occasion d’emprunter pour malolacti[K]. Il m’a permis de découvrir des cépages étonnants comme le Torrontés ou de redécouvrir le Malbec sous des aspects chatoyants, très différents de celui produit à Cahors. Voici donc une série d’articles consacrés à ces différents domaines. Et comme un vin ne se boit jamais seul, vous trouverez quelques focus sur la gastronomie argentine. Tous seront mis en ligne au cours du mois de septembre. Johan Gesrel.

Première partie : Mendoza et la Bodega Mendel.

Mendoza, là où tout commence…

Cordillère et Précordillère des Andes (Crédit : Johan Gesrel.)

Mendoza est à l’Argentine ce que Bordeaux est à la France. Là-bas, vous ne trouverez pas de châteaux mais plutôt des bodegas aux architectures modernes, démesurées voire futuristes, semblables aux chais espagnols de la province de la Rioja. Certains s’en sont même fait une spécialité comme le cabinet d’architecte « Bormida y Yanzon ». Si on parle souvent de Mendoza pour évoquer le vin d’Argentine, il faut en réalité prendre la route au sud de la ville, direction Luján de Cuyo, à 15 kilomètres environs. C’est ici, dans ce décor aride que tout a débuté vers 1850. Les colons plantèrent leurs premières vignes, d’abord pour leur consommation personnelle. Les grappes étaient si gorgées en sucre qu’il était , dit-on, impossible de boire un vin en dessous de 14°C. Le développement du chemin de fer et la création de la ligne entre Buenos Aires et Mendoza permit le transport de nouvelles machines et l’arrivée de nouveaux immigrés européens. Parmi eux, l’agronome français Michel-Aimé Pouget qui apporta dans ses bagages le Côt, autrement dit le Malbec. Ce cépage enraciné depuis 2000 ans à Cahors a donc migré pour trouver un nouveau port d’attache dans le terroir andin et ne plus jamais le quitter. En l’espace d’un siècle et demi,  il est même devenu l’emblème national du vin argentin.

Du Malbec pour du vin blanc

En 1936, la province de Mendoza compte plus de 100 000 hectares. D’après Gustavo Choren, auteur du livre « El grand libro del Malbec Argentino », la qualité des vins n’est pas le souci des producteurs sinon la quantité et ce jusque dans les années 80. Des dérives voient le jour : du jus de Malbec est utilisé pour assombrir des vins de table…blancs ! Puis, un changement s’opère avec une première reconnaissance en 1987 lors du Challenge International du vin. Un vin blanc, le Torrontés, obtient un prix, offrant du même coup une visibilité aux vignerons argentins. Les Anglais sont les premiers à importer des bouteilles. Les producteurs s’organisent et optent pour des cuvées mono-cépages : Torrontés, Malbec, Bonarda, Cabernet-Sauvignon, Syrah, Chardonnay deviennent des portes étendards dans des pays importateurs comme les Etats-Unis. Aujourd’hui, la vigne emploie des milliers de personnes, en grande majorité des ouvriers agricoles installés souvent près des bodegas. C’est l’un des piliers de l’économie argentine.

Mendel, petit domaine, grandes notes

Santiago Mayorga Boaknin, vigneron et chef de culture chez Mendel (Crédit : Johan Gesrel).

C’est donc par un beau matin d’hiver de juillet (les saisons sont inversées, ndlr) que nous roulons sur les chemins poussiéreux et accidentés qui longent l’autoroute, afin de rejoindre la bodega Mendel. Deux amis argentins, œnologues de formation, nous y conduisent et nous aident à décrypter le paysage plutôt désertique. A l’ouest, plusieurs lignes d’horizon se dessinent : la précordillère puis la Cordillère des Andes qui apparaît lorsque le temps est dégagé. Le soleil réchauffe vite l’atmosphère. De 4°C le matin, le thermomètre grimpe jusqu’à 24°C en journée. Fraîcheur et humidité la nuit, sec et chaud l’après-midi : une amplitude thermique et des conditions climatiques idéales que l’on retrouve également dans les autres zones viticoles au nord de l’Argentine. Depuis une demi-heure, nous cherchons en vain le domaine. Les chemins bourrés de nid de poule obligent à rouler à 40 km/h maximum. Un peu perdus malgré les indications, nous nous arrêtons dans une jardinerie. « La bodega Mendel, s’il vous-plaît ? ». Une cliente s’exclame : « Je sais où elle se situe, j’en suis la propriétaire. Suivez-moi ! » Ouf…

Des vignes bientôt centenaires

Avec 45 hectares de vignes, Mendel est loin, très loin même, d’être la plus grande des bodegas. Racheté en 2004, le domaine résulte d’un partenariat entre la propriétaire Anabelle Sielecki et Roberto de la Mota, un vigneron-œnologue connu et réputé dans le secteur, non seulement pour ses cours à l’université qui ont inspiré bon nombre de jeunes œnologues mais aussi parce qu’il a été le conseiller de « Cheval des Andes », une propriété de « Cheval Blanc » en Argentine. Roberto de la Mota se déplace en fauteuil roulant suite à un récent accident qui l’a laissé en partie paralysé. Sur place, Santiago Mayorga Boaknin, le maître de culture nous fait faire le tour du domaine. Des panneaux plantés au pied des vignes nous interpellent. L’un d’eux indique l’année de sa plantation : 1928. Des ceps de malbec âgés de 84 ans, c’est-à-dire avant l’arrivée du phylloxéra. De quoi rabattre les préjugés. Comment en effet parler de « vins du nouveau monde » lorsqu’on est face à l’Histoire d’une viticulture quasi centenaire ? A méditer.

« Robert Parker, sors de cette bouteille ! »

(Crédit : Johan Gesrel)

A l’intérieur du chai, nous découvrons les cuves en inox. Les anciennes cuves de ciment, elles, servent de lieu d’élevage. Une partie des barriques ont été placées à l’intérieur. « Les raisins sont vendangés manuellement, avec la plus grande des maturités. Nous faisons un pigeage manuel et un élevage qui va de 14 à 16 mois dans des barriques neuves que nos importons de France. Ensuite, nous procédons à l’assemblage », indique Santiago Mayorga Boaknin qui nous invite à le rejoindre en salle de dégustation. L’endroit est à la fois rustique et moderne. Sur la table, des étiquettes que l’on met au goulot ont été posées à notre attention. Ces marques-pages de couleurs recensent les meilleures notes attribuées par « The Wine Advocate », la revue dirigée par le très affluent Robert Parker. Selon les millésimes, ces notes vont de 90 à 95 sur 100. A Mendel, on ne se le cache pas, on vise l’excellence et cela passe par la prescription.

On débute avec un échantillon de Sémillon 2012, suivi  du millésime 2010. Ce vin blanc passe douze mois en fût de chêne, ce qui lui confère des arômes toastés et des notes de cerises. Pour les rouges, deux cuvées 100% malbec ont été conçues. D’abord, la « Finca Remota » (traduction : « Parcelle Remota »), que nous n’avons pas eu le temps de goûter. Issu d’une surface située à 1100 mètres d’altitude, c’est le haut de gamme de la maison. En revanche, nous avons pu apprécier le « Mendel », produit à partir des anciennes vignes de 1928. Enfin l’« Unus », un assemblage 70% malbec 30% Cabernet Sauvignon, moins convaincant. Les prix varient de 20 à 85€ pour chacune des bouteilles. Des vins éblouissants, gorgés de fruit, bluffant certes, mais marqués par un usage excessif du bois à mon goût.

Beaucoup de domaines comme Mendel investissent dans la production d’huile d’olives. Au fond, on aperçoit les oliviers. Plus loin, la Cordillère des Andes. (Crédit : Johan Gesrel)

Nous quittons Luján de Cuyo et reprenons l’autoroute, au nord, vers Maipú où nous avons rendez-vous le midi même à la Bodega Zuccardi, un mastodonte de la viticulture argentine… (À suivre)…

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