♪ Ils ont des vignerons, vive la Bretagne ! ♪

Les vignes du Mont-Garo à Saint-Suliac sur les bords de Rance. (Crédit : Johan Gesrel)

Une fois n’est pas coutume, cet article sera écrit à la première personne. Ce blog que j’ai créé il y a deux a pour ambition de faire découvrir le monde viticole à travers des portraits de vignerons, des gens du vin et des appellations. Installé dans le sud-ouest de la France depuis bientôt sept ans, je ne pouvais pas ne pas un jour évoquer ma région natale : la Bretagne. Car oui, il y a des vignes en Armorique ! Et le plus incroyable en ce qui me concerne, c’est qu’elles poussent contre vents et marées à deux pas de mon fief natal, j’ai nommé Saint-Malo (voir reportage plus bas sur les vignes du Mont Garo).

Rien de nouveau diront les plus érudits. Dans son immense et indispensable ouvrage, « l’Histoire de la Vigne et du Vin en France, des origines au XIXème siècle », le géographe Roger Dion nous révélait que la colonisation romaine avait apporté la vigne presque partout en France. Les cartes démontrent en effet la présence de pampres sur les terres granitiques. Il n’en fallait pas moins pour attiser la curiosité d’autres professeurs, amateurs de vin. C’est le cas de Guy Saindrenan, auteur d’un livre très documenté  « La Vigne et le Vin en Bretagne », paru en 2011 chez Coop Breizh.

Guy Saindrenan a dirigé durant sa carrière le laboratoire « Génie des matériaux » de l’École polytechnique de l’université de Nantes. Pendant des années, il a conservé et accumulé des informations relatives au vignoble nantais et breton. Un travail de longue haleine fait de rencontres et d’enquêtes de terrain. Son livre est aujourd’hui une référence. Interview.

« Tout est à créer dans le vignoble breton »

(crédit : Johan Gesrel)

malolacti[K] – Qu’est-ce que le vin breton ?

Guy Saindrenan – Historiquement, ce sont des vignes plantées dans la région bretonne, à Guérande, à Rhuys, à Redon, dans  la vallée de la Rance et dans le pays nantais (le département de Loire-Atlantique a toujours fait partie de la Bretagne jusqu’en 1941, ndlr).  Il s’agissait de vins blancs secs essentiellement destinés à une consommation personnelle, parfois pour « désinfecter » l’eau. L’épidémie de phylloxera a fini par détruire les quelques hectares présents dans le Morbihan, l’Ille-et-Vilaine et une partie des Côtes-d’Armor. Aujourd’hui, ce sont des initiatives locales qui font revivre le vignoble breton.

malolacti[K] – Quelles sont ces initiatives ? 

Guy Saindrenan – Ces sont d’abord des amateurs, des amoureux de la vigne, dont la démarche est avant tout affective ou intellectuelle. Ces vignerons amateurs sont regroupés sous l’association pour le renouveau de la vigne en Bretagne.  Rappelons que seul le Morbihan figure dans la liste des départements viticoles reconnus par l’Etat. Les autres n’ont donc pas le droit de vendre leur production.

malolacti[K] – Comment qualifiez-vous ces vins bretons ?

Guy Saindrenan – Ce sont d’abord des vins de copains. Tous les vignerons que je connais et que j’ai rencontré n’ont pas d’autres prétentions que de se faire plaisir entre eux.

malolacti[K] – Peut-on passer du vin de copain à un vin porté par des professionnels ?

Guy Saindrenan – S’il doit y avoir un saut, il se fera par des personnes extérieures je pense. Je ne crois pas que les vignerons amateurs aient envie d’étendre leur exploitation et de faire du vin de professionnel, c’est-à-dire destiné à la vente. Ce qu’on n’a pas le droit de faire comme vous le savez. D’après mes informations, il y aurait un projet ambitieux mené actuellement sur la presqu’île de Sarzeau (Morbihan).

malolacti[K] – Du coup, pensez-vous qu’il y ait un avenir pour le vignoble breton ? Peut-on un jour envisager une appellation ?

Guy Saindrenan – Oui, je le pense effectivement si on tient compte de la suppression des droits de plantation en 2015. Certes, le gouvernement veut revenir sur cette décision mais j’ignore s’il possède une marge de manœuvre. Evidemment, cela ouvre la porte à tous les excès. Le plus grand risque, c’est la perte de la diversité de l’encépagement. On risque de voir se développer les quelques cépages porteurs, type chardonnay, sauvignon,  merlot, parce qu’ils sont déjà bien implantés dans la tête des consommateurs.  Pour autant, les viticulteurs au travers de leurs organisations savent se défendre et faire pression sur le politique. Dans un rapport d’une commission au Sénat rédigé par deux élus du Gard et de la Gironde, ils soulignent le danger de la multiplication des vignes, dont les vignes en Bretagne ! (rires). Si même des gens s’amusent à planter de la vigne en Bretagne, je ne pense pas que ça va contribuer à une surproduction, vus les 110 000 hectares de la Gironde et les 60 000 du Gard, ça resterait epsilonesque. La vraie concurrence vient des vins du Nouveau Monde.

malolacti[K] – L’espoir de voir émerger un jour le vignoble breton ne réside-t-il pas dans le réchauffement climatique ?

Guy Saindrenan – Si le réchauffement persiste, on irait effectivement vers une remontée de la limite nord de la culture de la vigne. Actuellement, elle passe par le Morbihan et la Loire Atlantique et pourrait aller jusqu’en Ille-et-Vilaine. Certaines vignes sont déjà présentes dans le sud de l’Angleterre avec un certain succès d’ailleurs. Je connais bien les viticulteurs nantais. En trente ans, la date des vendanges du Muscadet a été avancée de 10 jours… Et  trente ans, ce n’est rien ! Doit-on y voir une manifestation du réchauffement climatique, je n’en sais rien mais on a un peu envie de le penser quand même.

malolacti[K] – Votre ouvrage déterre la mémoire des vignobles passés. Les initiatives actuelles menées dans les départements bretons  sont-elles en train de créer une mémoire des terroirs ?

Guy Saindrenan – Tout est à créer, à la fois l’art et la technique pour arriver à faire du bon vin. Il faut mener une réflexion sur l’adéquation entre le sol granitique et les cépages susceptibles d’arriver à maturité. Les rouges sont à exclure actuellement. Ensuite, il y a l’exposition sud-est qui s’impose d’elle-même, avec un talus qui protège des vents dominants. L’expérience des vignerons nantais est intéressante à observer et à comprendre car durant longtemps ça a été un vignoble médiocre. Il a fallu une succession de crises toutes plus violentes les unes que les autres pour en arriver à un vin aujourd’hui de qualité. Ce qui se passe là bas depuis une douzaine d’années peut servir de trame de réflexion pour un futur vignoble breton. De là à savoir s’il faut planter du melon de Bourgogne, je ne sais pas. Quand je vois ce qu’on peut faire avec du chenin aux vignes du Mont Garot (cf reportage ci-dessous), un cépage tardif, je dis qu’il y a de l’espoir. Regardez également dans les Côtes d’Armor, il y a un domaine « Le Clos du Chevalier » qui produit à partir des cépages hybrides un vin effervescent suivant la méthode champenoise. Un champagne armoricain !

(propos recueillis par Johan Gesrel)

« Clos de Garo : appellation Bord d’Eau non contrôlée »

Vignes du Mont Garo (Crédit : Association des vignerons du Garo).

Nous sommes au début du mois de mars. Rendez-vous est pris de longue date avec Jean-Yves Hugues, le président de l’association des vignerons du Garo. Le Garo en question, c’est un petit mont dont la hauteur atteint 73 mètres, situé sur la commune de Saint-Suliac, sur la rive droite des bords de Rance, à quelques coups de pagaies de la cité corsaire malouine.

En 2002, une poignée de passionnés se met à la recherche d’un terrain pour planter des vignes. L’idée ne date pas d’hier. Des recherches bibliographiques et ampélographiques avaient déjà attiré l’attention de certains sur l’existence d’une quinzaine d’hectares de vignes dans ce coin de bord de mer, au XVIème siècle. « Le lieu-dit s’appelle La Vigne-Blanche et l’anse que vous voyez en contrebas s’appelle L’Anse de Vigneux », raconte Jean-Yves Hugues. « On pense qu’il s’agit d’un camp viking monté sur un camp celtique ». Au final, l’association jette son dévolu sur ces 8000 m2 de terrain restés en friche durant plus de trente ans. Les propriétaires acceptent de louer les différentes parcelles, à condition de faire partie de l’association. « Nous sommes sur une terre acide de base schistique traversée par une veine de quartz. Le massif est bien évidemment granitique ».

Plusieurs essais ont été réalisés avant de pouvoir obtenir de véritables résultats. Deux producteurs d’Anjou, Didier et Damien Richou, sont là pour guider les vignerons amateurs. « Etant donné la localisation et les problèmes d’humidité, on n’a jamais pensé à faire de rouge. Nous avons opté pour  des cépages tardifs : le chenin. Nous faisons un traitement préventif avec bouillie bordelaise et soufre ». Un millier de pieds  sont plantés, les rangs volontairement enherbés. Ici, vous ne trouverez pas de fil de fer mais du jonc sur échalas. « Chacun est sociétaire et possède son carré de vignes », précise Jean-Yves Hugues. « Les adhérents se réunissent chaque premier dimanche de chaque mois pour participer aux travaux d’entretien et aux vendanges ».

Dégustation du millésime 2011 chez Auguste Jourdan un des sociétaires du Clos Garo, avec Jean-Yves Hugues et un ami (Crédit : Johan Gesrel.)

Et le vin dans tout ça ? S’il est impossible d’acheter ou de vendre « le Clos de Garo », seuls les adhérents sont autorisés à faire déguster le breuvage. Nous quittons donc les bords de Rance pour rejoindre un corps de ferme reconverti en chai. Une des parties du bâtiment sert encore à presser et produire le cidre local. Un espace a été spécialement aménagé pour le vin du Mont Garo, avec une cuve pour chaque millésime. « 430 litres ont été produits en 2010 dans des bouteilles de 50 cl. 230 litres en 2011. Un potentiel d’alcool de 14,5°C, naturellement à 12,3°C. ». Auguste Jourdan, propriétaire du chai et Jean-Yves Hugues nous convient à déguster le Clos de Garot 2011, pas encore mis en bouteille. En bouche, le « Clos » se révèle d’une grande fraicheur avec juste ce qu’il faut d’acidité, rappelant certains muscadets sur lie. « Il est pas mal, hein ? » lance Jean-Yves Hugues à ses camarades, avant de donner un léger coup de coude : « Le meilleur vin de Bretagne ! ». Têtus et fiers avec ça !

Publicités

Une réflexion sur “♪ Ils ont des vignerons, vive la Bretagne ! ♪

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s