AOC Fronton : le vin toulousain mais pas que…

Le chai du domaine Le Roc, à Fronton. (Johan GESREL.)

Situés dans le sud-ouest, les vins de Fronton n’ont pas toujours joui d’une grande réputation comme celle de ses voisins Cahors, Gaillac ou Madiran. C’est son cépage ancestral, la Négrette, et la volonté de plusieurs producteurs qui font actuellement de cette petite appellation une des aires les plus intéressantes de la région Midi-Pyrénées. A cheval entre le Tarn-et-Garonne et la Haute-Garonne, à quinze minutes de Toulouse, Fronton mise sur le développement œnotouristique périurbain et l’export qui avoisine les 15%. Son atout : des vins fruités de qualité à des prix encore très abordables. Malolacti[K] est parti à la rencontre du Château Bouissel, une des meilleures adresses de l’appellation, et s’est entretenu avec le président du syndicat, Frédéric Ribes.

Château Bouissel : la vigne avec soin

Pierre et Anne-Marie Selle avec leur fils Nicolas. (Johan GESREL.)

Rarement un domaine aura donné ce sentiment de bon sens et de rigueur. D’un bout à l’autre de la chaîne, du pied de vigne au chai, du discours à la dégustation des vins : tout semble couler de source au château Bouissel. La discrète famille Selle exerce depuis la fin des années 70. Pierre, le patriarche reprend le domaine à Campsas sur une terre jusqu’ici pétrie par l’élevage, l’arboriculture et les céréales. Progressivement, la ferme se transforme en chai, les 16 hectares qui entourent la maison se remplissent de vignes. Les rangs sont à portée de main : « On peut s’y rendre à pied ou à vélo. On n’est pas loin pour travailler ».

Les sols composés de boulbènes et de grave alimentent la Négrette, cépage obligatoire pour l’AOC Fronton, mais aussi la Syrah, le Malbec et le Cabernet Sauvignon. Rejoint en 1988 par son épouse Anne-Marie, Pierre Selle est devenu entre temps indépendant. Il souhaite développer « un outil de production de transformation et de commercialisation ». Le couple obtient une première récompense en 1989 au cours d’un salon d’expert en Belgique : « cela a confirmé notre jugement et notre choix ». Dans les vignes comme dans le chai, « la discipline » règne avec un soin particulier apporté lors des vendanges grâce à une pompe pneumatique qui permet de déverser délicatement les baies dans les cuves. Une vinification en douceur et un élevage tout aussi précieux. 100 000 bouteilles sortent en moyenne chaque année dont 40% sont réservées à l’export.

Un domaine menacé par la LGV Bordeaux-Toulouse

Après avoir une première expérience professionnelle dans l’immobilier, leur fils Nicolas décide de rejoindre l’aventure familiale. Âgé de 30 ans, il reprend aujourd’hui un domaine en bonne santé sur lequel il projette ses propres ambitions : « la structuration du vignoble continue avec l’apport de nouveaux cépages  en blanc : Petit Manseng, Viognier, Colombard (destiné au Cognac, ndlr) mais aussi Gewurztraminer et Riesling ». Un choix qui n’a rien du hasard quand on sait avec quelle rigueur la famille Selle travaille. Seule ombre au tableau et pas des moindres : la Ligne à Grande Vitesse (LGV) Bordeaux-Toulouse. Le tracé définitif prévoit de passer par la propriété couvrant 6 hectares de terrain. Sa mise en service est prévue pour 2020.

(Johan GESREL.)

Malgré l’opposition du syndicat d’appellation et les diverses manifestations, le château Bouissel sera belle et bien amputé. Déjà contraint par les autres axes que sont l’autoroute A62 et la route nationale, il risque de perdre un tiers de sa surface. « On s’en doutait mais on ne l’a appris qu’après l’installation de notre fils », déplore Anne-Marie Selle. Sans même parler de compensation ou de rachat de terrain, ce qui les inquiète le plus ce sont les parcelles visées dans ce tracé : « Ils vont détruire les rangs de Négrette », s’inquiète Pierre. « Est-ce qu’on aura encore suffisamment de pieds pour fournir les 50% nécessaires à l’obtention de l’appellation Fronton ? ». En attendant, la famille Selle poursuit son travail avec la dignité et la rigueur qui les caractérisent. En 2012, leurs vins devraient passer sous certification Bio.

Les vins de Bouissel

« La Négrette » 2010 : coup de coeur malolactik. (Johan GESREL.)

En attendant de goûter un jour leur vin blanc, le château Bouissel propose une gamme de cinq vins. Un rosé et quatre rouges :

– Rosé : assemblage Négrette (60%), Syrah, Cabernet Sauvignon et Gamay. Un rosé « moitié saignée moitié pressée ». Robe d’un rose léger. Note d’abricot prononcée. Complexité aromatique. (4,95€)

– Château Bouissel « Classic » 2009 : 50% Négrette, Syrah, Cabernet Sauvignon, Malbec.  (5,95€)

– « La Négrette de Bouissel » 2010 : comme son nom l’indique, c’est une cuvée mococépage qui exprime ici toute l’identité du Fronton. Robe noire, violacée. Arômes de violette et de mûre. Finesse avec des notes végétales. C’est le coup de [K]oeur malolalactik. (7,05€)

– « La Syrah de Bouissel »2009 : du 100% Syrah. Robe intense. Nez puissant, arômes de poivres et de cerise. (7,05€)

– Le Bouissel 2007 (Vin de Haute Expression) : 50% Négrette, Syrah et Malbec. Puissance et longueur en bouche. Des tanins qui demandent à s’assouplir une fois le vin décanté. Notes de cassis et de poivres. (9,30€)

Château Bouissel. 200 chemin du Vert, 82370 Campsas. Tél. 05 63 30 10 49.
www.chateaubouissel.com

L’avenir de Fronton passe-t-il par le vin de pays ?

Frédéric Ribes veut lancer la caractérisation des terroirs (Johan GESREL.)

Sous des dehors calmes et toujours souriant se cache un homme de caractère et de conviction. Frédéric Ribes a longtemps défendu contre vents et marées LE cépage roi de Fronton : la Négrette. Il en a fait son cheval de bataille au point d’être surnommé « Don Quichotte », une icône devenue par la suite le symbole de son domaine « Le Roc ». Fronton, c’est aujourd’hui 2 400 hectares en production, 90 000 hectolitres, 70% en vins rouges et 30% en rosé. En 2010, Frédéric Ribes est nommé à la tête du syndicat d’appellation Fronton. Il occupe aussi la présidence de la Fédération des appellations d’origine du Sud-Ouest.

malolacti[K] – Comment se porte l’AOC Fronton à la vue du dernier millésime 2011 ?

Frédéric Ribes – Elle montre des signes encourageant. Aujourd’hui, les sorties correspondent à la production avec des marchés qui tendent à s’équilibrer. Dans le même temps, beaucoup de jeunes se sont installés et ont pris la succession familiale ce qui apporte un certain dynamisme. Nous avons aussi des personnes extérieures au monde agricole qui investissent dans de grandes propriétés. Tout cela crée une grande diversité de profils.

malolacti[K] – Le projet de Ligne à Grande Vitesse (LGV) est aujourd’hui acté. Ça vous laisse quel sentiment ?

Frédéric Ribes – Aujourd’hui on compte entre six et huit domaines qui sont touchés par le tracé et dont les parcelles vont être amputées. Nous avons défendu un tracé passant par la vallée de la Garonne plutôt qu’il ne traverse les coteaux du nord de l’appellation. Les aménageurs ont trouvé que ce n’était pas la bonne solution. Désormais, c’est acté. Il y aura un impact, c’est sûr. Notre objectif est de faire que ce soit le moins traumatisant pour les exploitations existantes. Pour ça, il faut anticiper au maximum pour permettre aux vignerons de pouvoir se restructurer et réaménager leurs parcelles avec un minimum de nuisances visuelles et sonores. On nous dit qu’on sera entendu. J’attends de voir les actes.

malolacti[K] – Le ministre de l’agriculture Bruno Le Maire vient de renouveler sa confiance aux interprofessions (lire LaVigne). Jurançon, Bergerac, Cahors n’ont toujours pas rejoint l’Interprofession des Vins du Sud-Ouest. Quelle est votre analyse ?

Frédéric Ribes – A Fronton, nous savons que nous avons besoin du Sud-Ouest pour être fort à l’export. Tous seuls, nous n’aurions pas les moyens. Il faut arrêter de croire qu’en intégrant le sud-ouest on perd son identité ou qu’on est commandé. De plus, nous avons un patrimoine commun du point de vue de l’ampélographie. Cela n’empêche pas les vignobles d’avoir leur spécificité via leur cépage : la Négrette pour Fronton, le Malbec pour Cahors, le Tannat pour Madiran, etc…. Vous savez quand on va faire des opérations de promotion dans les SAQ au Canada, les producteurs de Cahors viennent avec nous. Nous sommes déjà côte à côte.

malolacti[K] – L’œnotourisme profite-t-il à Fronton ?

Frédéric Ribes – Il y a trois ans, nous avons créé une route des vins avec une meilleure signalétique. Les ventes à la propriété ont depuis augmenté. Les retours sont positifs et nous avons encore une marge de progression. Notre atout, c’est la proximité avec Toulouse, quinze minutes en voiture.

malolacti[K] – Comment voyez-vous l’avenir du Fronton ?

Frédéric Ribes – La moitié des 180 producteurs sont des coopérateurs. Vinovalie qui possède une cave à Fronton réfléchit à une restructuration pour convertir des parcelles AOC en Vin de Pays. Là, je dis attention. Il n’est pas question de revenir en arrière en plantant n’importe quoi n’importe où. Certes, les producteurs sont sans doute plus intéressés pour changer de cépages plus rémunérateurs avec des rendements élevés. Mais cela vise la moitié de l’aire d’appellation.

malolacti[K] – Que faire pour préserver cette identité ?

Frédéric Ribes – Nous allons dialoguer avec la cave coopérative et les producteurs. Lors de la prochaine assemblée générale, j’évoquerai un projet qui me tient à cœur, c’est l’identification des terroirs. Attention, là encore, je n’ai pas parlé de classement ou de hiérarchisation mais plutôt de caractérisation. L’idée c’est de voir quelles sont les parcelles qui ont un potentiel vis-à-vis des cépages de l’appellation et notamment la Négrette. Ainsi, nous pourrons nous mettre autour de la table et définir qu’est ce qui est meilleur pour partir en vin de pays et rester en AOC Fronton. C’est un long travail. Nous en avons au moins pour dix années.

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