Les Primeurs à Bordeaux : passage obligé ?

Posté dans Actualité avec des tags , , , , , le 10/04/2013 par malolacti[K]
Soirée Primeurs Bordeaux Supérieur à l'entrepôt Millésima. (Crédit : Johan GESREL.)

Soirée Primeurs Bordeaux Supérieur à Millésima. (Crédit : Johan GESREL.)

A l’image du festival de Cannes, les Primeurs de Bordeaux est très certainement LE rendez-vous du monde viticole en France. Les négociants et importateurs côtoient les critiques et les journalistes en présence des oenologues et à peu près tous les professionnels que compte le monde du vin. Ces dégustations en avant-première sur le millésime 2012 vendangé il y a quelques mois donc posent également plusieurs questions. Pourquoi déguster si tôt ? Quel intérêt pour le vigneron ? Elément de réponse avec malolactiK.

Dans la petite ville de Saint-Emilion, les voitures se pressent et se massent pour se garer au plus près du Château La Couspaude. C’est là qu’ont rendez-vous les professionnels pour déguster la quasi totalité des 58 Grands Crus Classés de Saint-Emilion. Yohann Aubert est notre hôte. Lui et sa famille accueillent pour la première fois les Primeurs pour cette partie de l’appellation. Sans conteste une fierté pour ce jeune vigneron qui nous fait la gentillesse de nous accorder un moment d’entretien dans les caves situées sous le domaine, creusées jadis par son grand-père.

"Nous vendangeons plus tard et faisons déguster de plus en plus tôt"

Yohann Aubert du Château La Couspaude, à Saint-Emilion (Johan GESREL.)

Yohann Aubert du Château La Couspaude, à Saint-Emilion (Johan GESREL.)

MalolactiK – Comment se présente chez vous le millésime 2012 ?

Yohann Aubert – Il se déguste très bien notamment sur la base des merlots. Les cabernet-franc et cabernet-sauvignon sont plus compliqués car on a du les vendanger plus rapidement en raison des conditions climatiques plus dures et des niveaux de pourriture qui nous ont obligé à ramassé dans un laps de temps court. Ensuite, il a fallu suivre le bébé. Bref, c’est un millésime de chef de culture et de vigneron.

MalolactiK – Que représentent les Primeurs dans votre année de vigneron ?

Yohann Aubert – C’est une semaine importante. Pourtant, je vous ferais remarquer que via Dame Nature, nous vendangeons de plus en plus tard et nous faisons déguster de plus en plus tôt donc il faut qu’en amont au niveau technique, grâce aux tonneliers, nous trouvions une harmonie entre le fruit et le bois. Ça veut dire travailler sur des chauffes pas trop fortes au niveau des douelles pour qu’à la dégustation, ce ne soit pas trop marqué sur le bois.

MalolactiK – Mais alors, pourquoi ne pas décaler vos Primeurs ?

Yohann Aubert – (silence)…C’est tellement marqué dans la tête des gens ! Même si on a gagné une semaine cette année, soit sept jours pour permettre à nos vins d’être plus harmonieux. Alors oui, c’est tôt et il faut être fin dégustateur et bien connaître les produits et les dates de vendange pour bien déguster ces primeurs car on est toujours sur des prises de bois en fût neuf. Mais dans l’ensemble sur la Rive Droite, je trouve qu’on s’en sort pas mal du tout.

MalolactiK – Est-ce que ce n’est pas frustrant de faire déguster un produit qui n’est pas prêt à la consommation encore ? N’est-ce pas un peu illusoire cette dégustation prospective ?

Yohann Aubert – Non. Regardez, on fait venir des gens du monde entier. La semaine dernière, il y avait "ProWein" à Dusseldorf, VinItaly la semaine prochaine…Bref, on fait parler de nous durant cette semaine là aussi. Bien sûr que c’est beaucoup trop tôt mais par contre les gens viennent à Bordeaux. Plus ils viendront et plus on se fera reconnaître. En même temps, c’est une année bâtarde avec Vinexpo qui aura lieu en juin prochain à nouveau à Bordeaux. Beaucoup de mes clients préfèrent venir en juin pour des questions économiques mais aussi parce qu’ils dégusteront alors des vins qui auront deux mois de plus. Ce qui est plus significatif.

"Un vin de Primeurs, c’est comme un ado"

Salle de presse pour les dégustations de Saint-Emilion Grands Crus Classés (Johan GESREL.)

Salle de presse pour les dégustations de Saint-Emilion Grands Crus Classés (Johan GESREL.)

En remontant de la cave, nous nous dirigeons dans la salle réservée aux journalistes. Deux rangées de bouteilles s’étalent sur une longue table blanche. Des flacons de 37,5 cl avec ou sans étiquette selon qu’on souhaite déguster ou non à l’aveugle. L’ambiance y est studieuse comme un jour de baccalauréat. Dans la salle d’à côté, les vignerons sont là derrière des comptoirs prêts à discuter et faire, eux aussi, déguster leur vin en primeur. Barbara Janoueix du Château Ripeau nous explique : "Les échantillons que vous voyez devant vous ont été préparés ce matin. On essaye de préparer des produits qui sont représentatifs. Ça passe par un travail de dégustations régulières sur ces lots et de composition".

Très poétique, Sylvie Pourquet du Château Grand Pontet fait usage de la métaphore : "Les Primeurs, c’est une année de travail, c’est comme porter un enfant durant neuf mois". Pas trop frustrant de présenter un bébé qui n’est pas formé complétement ? "Justement, c’est comme un adolescent. Vous voyez ce qui va devenir à travers sa carrure et sa personnalité. On ne sait pas ce que ça donnera au final, mais on a déjà une belle trame !". Justin Onclin, négociant et propriétaire du Château Villemaurine, le dit tout de go : "Pour nous, les Primeurs, c’est un temps fort car ça représente quand même environs 80% de nos ventes donc on a intérêt à ce que ça se passe bien et que les clients dégustent les vins dans de bonnes conditions".

Nicolas Merlet du Château du Merle et sa compagne Silvana (Johan GESREL.)

Nicolas Merlet du Château du Merle et sa compagne Silvana (Johan GESREL.)

Direction dans la soirée à Bordeaux, quai de Paludate, dans l’entrepôt d’un des plus gros négociants de la place : Millésima. C’est là qu’a lieu la soirées des Primeurs de Bordeaux Supérieurs. Nous y croisons un tonnelier d’Agen, un oenologue de Cahors et pas mal de personnes invitées. De fil en aiguille, nous faisons connaissance avec les vignerons comme le sympathique Nicolas Merlet du Château du Merle. Son look décontracté et ses cheveux longs tranchent avec les pantalons à pinces de certains convives. Son vin se distingue également par l’absence notable de bois. Il nous explique ne pas faire usage de la barrique. Un choix audacieux dans un vignoble (sur)dominé par les fûts. Nicolas s’interroge sur une éventuelle reconversion en bio et pourquoi pas en biodynamie. "Je ne viens pas aux Primeurs pour vendre mes vins car ce nous fonctionnons déjà par notre propre réseau", confie le jeune vigneron accompagné de son amie brésilienne, Silvana. "Être ici permet de se montrer et de déguster ce que nos voisins produisent. C’est l’occasion de nous rencontrer une fois l’an, tout simplement".

Johan GESREL.

Simon et ses bouchons picrates biodynamiques

Posté dans Rencontre avec des tags , , , le 13/03/2013 par malolacti[K]
Simon Delpérié, concepteur des "Bouchons Picrates" à Montauban (Crédit : Johan GESREL.)

Simon Delpérié, concepteur des "Bouchons Picrates" à Montauban (Crédit : Johan GESREL.)

Simon Delpérié fait partie de cette nouvelle génération de cavistes en phase avec la viticulture bio/ biodynamique, soucieux de partager ses découvertes avec les nouveaux consommateurs. Installé depuis plus de 3 ans à Montauban, cet Aveyronnais d’origine a débuté par des études de commerce avant de courir les expériences : serveur dans un bar à vin de Cork en Irlande ("le plus classe du monde") ; commis de cuisine chez le triple étoilé Michel Bras, à Laguiole, sur les hauteurs lunaires de l’Aubrac. Un passage par la vigne au Domaine de Clovallon en Languedoc le conforte dans l’idée d’ouvrir sa cave. A deux enjambées de la Place Nationale, coeur de la cité d’Ingres, la cave "Bio Blanc Rouge" propose une sélection de vins certifiés "AB". Aujourd’hui, Simon Delpérié se réinvente grâce aux soirées "Bouchons Picrates". Interview.

Comment est né le concept des "Bouchons Picrates" ?

L’idée, c’était de mettre le vin en avant. Souvent dans le milieu de la cuisine et de la gastronomie, le vin est mis en accompagnement. L’intérêt des Bouchons Picrates, c’était de faire l’inverse.

Ça passe par quoi ?

Ça passe par des soirées publiques et privées. La soirée privée, c’est vous qui l’organisez via notre site Internet sur lequel vous allez inviter vos amis et moi-même ! Je viens à domicile avec tout mon matériel pour faire la dégustation. Les soirées publiques qui se passent à la cave "Bio Blanc Rouge" se font par le biais d’un cépage, d’un domaine, mais aussi plus largement autour de la musique ou de peinture sur lesquels on va tisser un lien.

(Crédit : Johan GESREL.)

(Crédit : Johan GESREL.)

Ces dégustations privées sont très à la mode. Quelle méthode utilisez-vous ?

Elle est simple et pédagogique. La dégustation est basée sur cinq vins. Cinq parce qu’avec quatre on est souvent frustré et six, ça va parfois au-delà de la dose d’alcool autorisée. Il ne faut pas oublier que vous rentrez chez vous. C’est aussi pour cela qu’on a des crâchoirs. Le choix s’articule autour d’un blanc et quatre rouge. C’est lié à nos moeurs et aux habitudes qu’on retrouve aussi dans le sud-ouest où on boit plus de rouge. En somme, c’est un blanc pour se mettre en apétît et apprendre les quelques bases de dégustations, et quatre rouge pour se faire plaisir autour du thème défini. L’orginalité des Bouchons Picrates, ce sont les planches de dégustations pour permettre les accords mets-vins accompagné d’un livret "maison" à emporter pour noter ses remarques et inscrire ses impressions. La dégustation se fait avec des verres "Hélicium" d’Arnaud Baratte qui sont de vrais révélateurs d’arômes.

Au cours de ces dégustations, quelles sont les questions qui reviennent ?

L’ambiance est conviviale. Depuis la création, certaines personnes s’inscrivent d’une séance à l’autre. Les questions qui reviennent le plus souvent ? "Qu’est-ce qu’un vin jeune ?" ; "Comment reconnaît-on les arômes ?". Nous, on est là pour mettre à l’aise le consommateur. On est là pour découvrir et se faire plaisir. Comme je dis : "apprendre à déguster, c’est apprendre à communiquer et échanger avec l’autre". Il existe 5000 mots pour parler du vin mais une dizaine suffit pour qu’on se comprenne !

Une soirée "Bouchons Picrates" autour du grenache (Crédit : Johan GESREL.)

Une soirée "Bouchons Picrates" autour du grenache (Crédit : Johan GESREL.)

La particularité de votre cave et donc des dégustations, ce sont les vins, tous ou presques issus de l’agriculture biologique ou de la biodynamie. Pourquoi ?

La biodynamie est une philosophie de travail qui semble, selon moi, l’avenir de la viticulture parce qu’on arrive à faire en ce moment des choses excellentes et à garder une qualité de production et une rentabilité intéressante. Faut pas oublier que la vigne, c’est aussi pour vivre. C’est aussi une osmose entre le travail de l’homme et la vigne avec un respect de la nature et de son environnement.

http://www.bouchonspicrates.com/

(Crédit : Johan GESREL.)

(Crédit : Johan GESREL.)

 

Mariage de raison entre Cahors et le Sud-Ouest

Posté dans Actualité avec des tags , , , , le 01/02/2013 par malolacti[K]
Jean-Marie Sigaud, président de l'UIVC et Michel Defrancès, président de l'IVSO, entourés du préfet de région, Henri-Michel Comet et du vice-président de la Région Midi-Pyrénées en charge de l'agriculture, Vincent Labarthe (Crédit : Johan Gesrel.)

Jean-Marie Sigaud, président de l’UIVC et Michel Defrancès, président de l’IVSO, entourés du préfet de région, Henri-Michel Comet et du vice-président de la Région Midi-Pyrénées en charge de l’agriculture, Vincent Labarthe (Crédit : Johan Gesrel.)

Après 20 ans de tractations et discussions souvent musclées, les Vins de Cahors jusqu’ici indépendants ont fini par signer une convention jeudi soir avec les Vins du Sud-Ouest (IVSO). Cette convention scellée devant le préfet de la région Midi-Pyrénées, Henri-Michel Comet, par ailleurs préfet coordonnateur du bassin viticole Sud-Ouest, marque "une étape historique" a souligné Jean-Marie Sigaud, le président de l’Union Interprofessionnelle des Vins de Cahors (UIVC). Cette convention d’une durée de trois ans est en fait une étape dans le processus de rapprochement puisqu’elle porte sur le volet promotionnel et économique. "Il y aura une participation financière de Cahors afin de mutualiser les actions à l’étranger" annonce Michel Defrancès, le président de l’IVSO. Cahors pourra désormais siéger au sein des vins du Sud-Ouest avec des représentants au conseil d’administration, les commissions et lors des assemblées générales.

Cahors, fatigué de jouer les Gaulois ?

Ne nous voilons pas la face, Cahors ne va pas se diluer du jour au lendemain. Mais ce rapprochement marque -t-il la fin d’une résistance à la Gauloise ? "Non", répond Jean-Marie Sigaud, "nous étions à la fin d’un programme qui durait depuis cinq ans sur la dynamique Cahors-Malbec (stratégie marketing basée sur la promotion du cépage malbec principalement vers les Etats-Unis, ndlr). Bien sûr, nous avions beaucoup de pression sur la plan politique aussi bien de la part de la Région que de la part des Ministères". Néanmoins, Cahors garde une part de son autonomie. Sur ce point, Jean-Marie Sigaud, ne s’est pas caché pour le dire devant la presse : "Je ne veux pas qu’on vienne pour simplement occuper un poste et il n’est pas question non plus qu’on perde notre souveraineté", répète le téméraire président. "Nous ne venons pas en philanthrope, ne rêvons pas. On va faire valoir notre leadership car les vins de Cahors sont quand même un peu leader des vins du Sud-Ouest en termes de qualité. Il va aussi falloir que les cours des vins du Sud-Ouest se relèvent si on veut tous s’en sortir."

Après Cahors, Bergerac ?

Sur la table des fiançailles, des vins de Fronton et de Cahors. Ici, Michel Defrancès et Jean-Marie Sigaud (Crédit : Johan Gesrel.)

Sur la table des fiançailles, des vins de Fronton et de Cahors. Ici, Michel Defrancès et Jean-Marie Sigaud (Crédit : Johan Gesrel.)

"Nous sommes dans une dynamique plus large puisque la main est tendue et nous sommes en train d’élaborer des conventions de type commerciale avec les vins de Bergerac, de Buzet, de Marmande et de Duras", explique Henri-Michel Comet, le préfet coordonnateur. Bergerac…une appellation qui fait débat. "S’ils sont dans le périmètre Sud-Ouest, ils n’ont jamais été historiquement dans la construction du bassin du Sud-Ouest", insiste Michel De Francès, le président de l’IVSO. "Mais nous n’excluons pas des collaborations. Nous sommes complémentaires, ne soyons pas concurrents". La seconde étape reviendra au ministre de l’Agriculture qui doit prendre un acte réglementaire pour marquer l’unification du bassin du Sud-Ouest qui reste à ce jour le quatrième plus important de France en volumes (3,5 millions d’hectolitres) et en chiffre d’affaires (près d’un milliard d’euros).

"Il faut viser les Grands Crus de Cahors"

Posté dans Rencontre avec des tags , , , le 10/11/2012 par malolacti[K]

Jean-Luc Baldès dans le chais du Clos Triguedina, à Vire-sur-Lot (Crédit : Johan Gesrel.)

A Cahors, la famille Baldès est connue depuis sept générations. Leur domaine situé à Vire-sur-Lot, à l’ouest de l’appellation, produit plusieurs vins de renoms comme le « Clos Triguedina », « Prince Probus », ou le « New Black Wine ». Personnalité de caractère et de conviction, Jean-Luc Baldès, l’actuel descendant, s’inscrit dans une longue tradition familiale marquée par l’ambition et la recherche constante du meilleur.  Malolactik vous propose  cet entretien en forme de portrait réalisé juste avant les vendanges 2012.

MalolactiK – Cette année 2012 marque pour votre domaine la 180ème vendange. C’est un anniversaire pour vous ?

Jean-Luc Baldès – Oui, c’est une façon de marquer le coup et de rappeler qu’on est là depuis longtemps et qu’il y a une véritable histoire dans ce domaine, une véritable passion avec un long travail, tant au niveau du vignoble qu’au niveau de la transmission du goût et du savoir-faire.

MalolactiK – Outre le domaine dont vous avez hérité, quel est le savoir-faire Baldès légué par vos ancêtres ?

J.-L. Baldès – Je ne sais pas s’il y a un savoir-faire Baldès. Ce que l’on m’a d’abord transmis, très jeune, c’est le goût de la terre, le goût de la vigne, le goût de la plante et aussi le goût du vin. Mon père et mon grand-père m’ont enseigné quelques pratiques bien sûr mais ce que je retiens d’eux c’est qu’ils disaient que le bon vin n’est pas le fruit du hasard mais c’est aussi le goût du travail. Moi quand je me lève le matin, j’ai envie d’aller travailler, je n’y vais pas avec peine…Et puis viser le meilleur des produits. Le goût du beau et du bon. Il faut qu’en arrivant ici, on ait plaisir à voir le vignoble comme on a plaisir à boire le vin.

MalolactiK – Êtes-vous soucieux de l’image que vous renvoyer ?

J.-L. Baldès – Oui. Pour moi, un très beau domaine qui fait du très bon vin mais qui paraît un peu désordonné, pas soigné, ça me gêne. Quand on fait du grand vin, c’est un ensemble, il faut que tout soit lié, que tout aille dans le même sens : la qualité de l’accueil, la qualité du vin, la qualité des courriers que l’on peut envoyer, etc.

MalolactiK – Qu’en est-il de l’héritage des terroirs ?

J.-L. Baldès – Moi je suis arrivé très jeune sur le domaine. A l’époque, mon père ne me faisait pas de cadeau et m’envoyait travailler à la vigne, et il avait bien raison d’ailleurs. Au fur et à mesure, j’ai appris à connaître chacune des parcelles au niveau de l’humidité, de l’exposition…ça je le dois à mon père. Ensuite, j’ai poussé un peu plus loin les recherches sur les terroirs car elles sont essentielles pour faire du bon vin. A partir de là, j’ai essayé d’aménager au mieux le vignoble, au niveau des terrasses pour sélectionner les plus beaux, le meilleur. C’est le phare qu’il faut suivre.

"Il fallait se démarquer du Carte Noire"

MalolactiK – Comment vous sentez-vous par rapport aux autres domaines du vignoble cadurcien ?

J.-L. Baldès – J’aurais du mal à être objectif mais je vais essayer de l’être quand même…(silence)…Cahors est une appellation très difficile. Moi de mon côté, je me suis rendu compte que si vraiment je voulais tenter de réussir, et c’est d’ailleurs ce que mes parents ont fait, il fallait qu’on se fasse un nom dans l’appellation et que, à la limite, le nom prenne le pas sur l’appellation. A l’époque, l’appellation c’était 80% de « Carte Noir » qui parfois était bon mais qui parfois était d’une qualité très moyenne, ce qui renvoyait une image très négative. Donc, il fallait se démarquer de tout ça. C’est comme ça qu’on a construit une gamme de vin avec des produits phares, en jouant sur le nom du domaine et de la famille.

MalolactiK – D’où cette volonté d’être autonome et de posséder son propre capital ?

J.-L. Baldès – C’est mon état d’esprit d’être assez indépendant, de compter sur moi et de ne pas attendre tout des autres. C’est ce qu’on m’a appris, ce que j’ai dans les gênes. Mais il est vrai aussi que si les autres marchent bien, moi je marcherai mieux. On ne peut pas non plus ignorer ce qui se passe à côté. Si on veut que demain l’appellation Cahors soit reconnue, ça ne sera pas un seul vigneron, ce sera un groupe de vignerons et de beaux domaines.

Jean-Luc Baldès, son épouse Sabine et leur fille Juliette, derrière le rang. Jean, le petit dernier, prêt à vendanger. (Crédit : Johan Gesrel.)

MalolactiK – A ce propos, quel regard portez-vous sur la stratégie de Cahors ? Depuis 5 ans, l’Interprofession (UIVC, ndlr) mise sur la communication autour du cépage malbec avec pour objectif premier l’export. Vous adhérez ?

J.-L. Baldès – Oui, il faut aller vers l’export. Aujourd’hui, la France est un pays un peu malade…et puis le vin c’est un produit de luxe et on ne pourra pas trouver en France tous les clients pour écouler nos productions. La stratégie de Cahors n’est pas mauvaise en soit, cette idée de parler du cépage malbec en lien avec les Argentins qui possèdent des parts de marché. On sait très bien que dans l’Histoire du vin, le berceau du malbec c’est à Cahors, pas en Argentine. Donc le revendiquer et le faire savoir, c’est une très bonne idée. C’est une accroche vis-à-vis des Etats-Unis à qui on peut dire « Coucou, nous on est l’origine du malbec, pensez à nous ! ». Et puis en France, nous avons de beaux terroirs, des climats qui sont plus complexes et donc de ce fait des produits intéressants en raffinement et en complexité. Surfer sur cette vague c’est une très très bonne idée.

"Le malbec, un passeport mais pas dans la durée"

MalolactiK – Vous parlez de complexité venant des climats et des terroirs. Cela à avoir avec votre passage en Bourgogne ? C’est un modèle à suivre ?

J.-L. Baldès – J’ai été influencé par mes parents, c’est sûr. Mais ce qui m’a vraiment décidé c’est mon passage en Bourgogne effectivement. Durant mes études, je suis tombé sur des profs qui adoraient la vigne. Il y en avait qu’on appelait « la souche » tellement il était passionné. Il y a eu une véritable transmission que j’ai mis ensuite en application ici mais aussi lors de mon passage à Bordeaux et dans mes déplacements à l’étranger. Pour revenir sur le cépage malbec, je pense que le terroir doit prendre le dessus sur le cépage.  En Bourgogne, on n’imagine pas vendre le vin parce que c’est du pinot. C’est marqué nulle part. On voit Bourgogne, on voit les crus, les appellations, etc…

MalolactiK – Pour vous, le « malbec » doit être un passeport ?

J.-L. Baldès – Un passeport oui mais pas dans la durée. Il faudra à un moment donné qu’on ait « Cahors », les crus, et « malbec » en tout petit.  Quitte à ce qu’il disparaisse ensuite. Ce jour-là, ça voudra dire qu’on aura gagné car on aura de grands crus. C’est ça qu’il faut viser.

MalolactiK – Vos vins sont reconnus et régulièrement cités dans les guides et les revues spécialisées. Comment fait-on pour assurer cette régularité ?

J.-L. Baldès – Il faut se dire que ce n’est jamais gagné. Aucun millésime ne se ressemble. Le vigneron doit s’adapter avec ce que lui apporte la nature. Il ne doit pas la subir mais jouer avec et la rendre profitable. On a eu des millésimes difficiles et on a sorti de grands vins. Vous savez, certaines bonnes années, on pourrait éventuellement dire, « je laisse faire, je vais avoir moins de boulot parce que le millésime est propice ». Non ! Tous les ans, je vais pousser au maximum pour que les conditions soient les meilleures. Quand c’est dur, il faut encore plus travailler mais quand c’est bon il ne faut rien relâcher. Les floraisons, les saisons et les arrières saisons ne sont jamais les mêmes. Il faut tout le temps être sur le terrain, le nez dans les souches. Le maître mot pour moi et mes équipes, c’est la rigueur à chaque étape.

"En Asie, tout reste à faire"

MalolactiK – Vos vins sont sur les tables de l’Elysée et du Sénat ? Comment ça se gère ?

J.-L. Baldès – C’est comme lorsqu’on rentre dans un bon restaurant. Y être c’est bien mais il faut y rester. Ça passe par des dégustations régulières et des relations car quelqu’un peut passer derrière vous et vous piquer la place. Notre métier, c’est faire du vin mais c’est aussi échanger, se mettre d’accord avec les restaurateurs, avec leur choix de mets. Le vin c’est un produit culturel qui fait parler et qu’il faut partager.

MalolactiK – Sur l’export, vous avez embauché des stagiaires qui parlent russe et chinois. Ce sont vos prochaines destinations ?

J.-L. Baldès – Aujourd’hui on sait que le Canada est un acheteur de vin de Cahors. Un travail a été fait et c’est un marché réel qui reste difficile du fait qu’il soit géré par l’Etat. Ensuite viennent les Etats-Unis où il y a  des parts de marché  à prendre. En Asie, tout reste à faire. On commence à rentrer en Chine via nos hauts de gamme. C’est un marché qui se construit peu à peu.

MalolactiK – 180ème vendange…Comment voyez-vous l’avenir de l’entreprise Baldès ? Une succession ?

J.-L. Baldès – C’est mon souhait le plus grand. J’ai eu la chance de reprendre après sept générations le domaine qu’on essaye de développer et d’améliorer le plus possible. Aujourd’hui ma fille Juliette qui est adolescente m’a dit qu’elle voulait être vigneronne. Du coup, son petit frère Jean a dit que lui aussi il voulait devenir vigneron (rires). L’essentiel c’est que le domaine continue dans la famille, qu’il ne soit pas racheté par un groupe qui veuille défiscaliser. Le terroir, c’est important mais sans les hommes derrière, ça donne rien du tout. Il est tellement facile de faire du mauvais vin sur un beau terroir, vous savez. Il faut que le domaine Baldès aille de l’avant. Moi je ne suis pas arrivé au bout où ce que je souhaiterais arrivé donc il faudra bien quelques générations pour continuer le travail des générations précédentes. C’est un travail de longue haleine.

(Propos recueillis par Johan Gesrel).

L’Argentine ou le tango des cépages (3e partie)

Posté dans Actualité avec des tags , , , , le 07/10/2012 par malolacti[K]

Torrontés, empanadas et viande de lama

(Crédit : Johan Gesrel.)

Suite et fin de notre périple argentin avec la découverte du torrontés, un cépage méconnu en France qui figure parmi les fleurons du vin andin. Il est en quelque sorte le pendant blanc du malbec, c’est-à-dire un des emblèmes de la viticulture argentine. D’après des études ampélographiques, le torrontés serait un descendant du moscatel et d’un autre cépage, le « criolla chica ». On le trouve à Cafayate dans la province subtropicale de Salta, au nord-ouest du pays. Plantées à 1750 mètres d’altitude, ce sont en fait les vignes les plus hautes au monde. L’amplitude thermique y est, là encore, très importante. Dans cette bourgade de  10 000 habitants, cerclée de montagnes et de déserts, la viticulture est de loin le premier employeur.

Domaine "El Porvenir", à Cafayate (Johan Gesrel).

Nous avons rendez-vous à la bodega « El Porvenir ». La maître de culture Cecilia Echeverría nous accueille sur ce domaine qui compte 90 hectares. Un passage par les ceps endormis (c’est toujours l’hiver !) avant de visiter le chai et faire une dégustation.  Depuis 2010, la direction s’est offert les services du célèbre œnologue Paul Hobbs, un des créateurs de l’Opus One chez Mondavi. Nous avions pu faire sa connaissance lors des deuxièmes Journées Internationale du Malbec à Cahors, en 2010. Le consultant vient plusieurs fois par an donner son avis et orienter la production.

« Nous exportons à 70%. Les 30% restants sont destinés au marché intérieur », indique  Cecilia Echeverría. « Nos principaux clients étrangers sont l’Allemagne et la Japon ». Lors de la dégustation, nous découvrons les caractéristiques du torrontés : couleur pâle et brillante. La fraîcheur d’un chardonnay et une amplitude aromatique compensée par une agréable amertume. « Cette amertume est typique du torrontés. C’est aussi un des aspects qu’il faut le mieux maîtriser », explique la maître de culture. « Nous avons déjà mené des essais en barrique mais les avis divergent. Paul Hobbs était enthousiaste. Pour ma part, je trouve que le bois efface la typicité du torrontés qui va de pair avec le terroir de Cafayate ». Standardisation ou expression du terroir ? Le débat semble être le même partout finalement.

L’art ancestral de l’asado

La grosse pièce de viande s’appelle "matahambre", autrement dit "tue-la-faim". Il s’agit en fait de la hampe de vache (Johan Gesrel).

Parler de vins, de surcroît étrangers, n’a de sens que si on y joint la culture gastronomique locale. En la matière, il y aurait de quoi écrire des livres. Le mieux est de dresser un tour d’horizon des plats et recettes typiques que l’on peut goûter à la fois dans les restaurants et dans les foyers où a la chance d’être invité. Tout commence par « l’asado » (traduction : le « grillé »), un barbecue géant pratiqué par toutes les couches de la population. A défaut d’avoir un jardin, chaque maison possède en son sein un petit patio pour faire cuire sa viande au feu de bois. Car oui, l’Argentine est un pays de "viandard", il faut le savoir. L’élevage intensif de vaches à viande dans la pampa est l’exemple même de cette culture carnivore. Le cochon est quasiment absent de la gastronomie, trop cher et souvent mal préparé, il n’a rien à envier aux charcuteries de leurs ancêtres espagnols. Les morceaux géants de viande cuits sur une grande grille appelée « parilla » sont  en règle générale des hampes, c’est-à-dire la partie située entre la peau et les côtes de l’animal. On le prépare avec de l’ail, des piments, du sel et du poivre, le tout arrosé d’un jus de citron. La pièce accompagnée de patates douces et de fenouil cuits aussi au feu de bois, est étalée sur une grande planche en bois où tout le monde se sert généreusement. Un vin de malbec, même jeune, fait de ce mariage une fête.

Empanadas servis avec un vin moelleux (Johan Gesrel).

Autre spécialité : les empanadas. Des petites tourtes à la viande aux légumes ou au fromage que tout le monde ou presque sait faire chez soi au four ou en friture. Ils sont servis parfois en apéritif ou en entrée et remplissent aisément l’estomac en cas de fringale. Servis chaud, les empanadas s’accordent parfaitement avec le vin de torrontés ou un moelleux que nous avons eu l’occasion de déguster lors d’une invitation amicale. La recette n’est pas difficile. Voici une adresse en français pour ceux qui souhaiteraient s’y essayer. Cliquez ici. Personnellement, je préfère faire ma propre pâte que d’acheter une pâte feuilletée toute prête.

Aliment de base pour l’ensemble de l’Amérique Latine, le maïs se décline sous différentes formes. Le « humita » utilise justement le maïs et l’enveloppe de la poupée qu’on utilise pour cuire à la vapeur. A l’intérieur, une farine de maïs avec des oignons, des légumes ou de la viande (et oui toujours la viande).  Dans la même famille, il existe le « locro », une sorte de soupe avec des fèves, du maïs toujours, quelques légumes et des morceaux de viandes comme le chorizo.

L’Argentine, l’autre pays de la viande (Johan Gesrel).

« Et la viande de lama ? » me direz-vous…et bien, un guide de Salta nous a incité à goûter le plat préparé à base de miel. Une sauce qui vient relever le goût un peu fade il faut le dire de ce steak. On est plus proche de la vache que du gibier. Préférez dans ce cas un autre barbecue…

En dessert ou en goûter, il ne faut pas passer à côté d’une des gourmandises nationales qu’est l’Alfajor (pas facile à prononcer pour les hispanophones). Ce petit gâteau enrobé de chocolat cache à l’intérieur une couche de délicieux « dulce de leche », une confiture de lait caramélisée. Il en existe de différentes sortes. Certaines marques d’Alfajor comme « La Havanna » possèdent des cafétérias où l’ont peut déguster quelques un en sirotant un cappuccino ou un expresso italien. What else ?

Une petite glace au vin pour le dessert ? (Johan Gesrel)

Les glaces…L’influence italienne est notable en Argentine et donc dans la gastronomie. Les pizzas, les cafés et les glaces sont à conseiller. Les glaciers sont nombreux en province et chacun essaye de se démarquer, à l’image de cette glace au vin… vue à Cafayate dans le nord-ouest du pays. Malgré une grande curiosité, je n’ai pas eu le temps de m’arrêter pour goûter ce dessert vineux à base de torrontés et de cabernet. Un bon prétexte pour revenir dans la région une prochaine fois.

L’Argentine ou le tango des cépages (2nde partie)

Posté dans Actualité avec des tags , , le 16/09/2012 par malolacti[K]

Zuccardi : de l’irrigation à l’innovation

Sebastián, troisième génération de la famille Zuccardi (Johan Gesrel.)

Avec 800 salariés, 1000 hectares et près de 80 produits différents, la bodega Zuccardi figure parmi les mastodontes argentins. Depuis trois générations, c’est une véritable course en avant. Une quarantaine de cépages sont produits ou testés. Des micro-cuvées dans des chais expérimentaux fermentent en ce moment pour donner dans quelques années de nouvelles bouteilles. Non contente de faire du vin, la famille Zuccardi s’est lancée dans la fabrication d’huile d’olive que l’on peut déguster dans un de leurs restaurants italiens, situé au milieu des vignes, à Maipú. Une distillerie produit quelques eaux de vie et autres dérivés de cognac. Bref, toute la palette viticole y est réunie ou presque. Sebastián Zuccardi, vigneron et petit-fils du fondateur, a accordé un entretien à malolacti[K].

malolacti[K] – Quelle est la philosophie de l’entreprise Zuccardi ?

Sebastián Zuccardi - Ma famille s’est donnée quatre objectifs. Le premier est la qualité : tout ce que nous faisons doit avoir une orientation claire pour chacun des produits que nous sortons. Le second objectif, c’est l’innovation. Pas seulement innover dans les vins que nous produisons mais aussi dans la façon dont on gère l’entreprise et dans la relation avec nos partenaires. Le troisième objectif, c’est la préservation de l’environnement. Nous avons 200 hectares en production bio depuis 1998. Enfin le quatrième objectif : être utile là où nous sommes implantés. Pour nous, le développement d’une entreprise vitivinicole signifie le développement de son environnement social. Par exemple, dans ce restaurant où nous sommes, tous les employés sont des environs de Mendoza. Nous avons d’ailleurs créé une école à l’intérieur du vignoble, là où vivent nos salariés.

malolacti[K] – Quel marché voulez-vous toucher avec autant de produits ?

Sebastián Zuccardi - Pour l’heure, on est sur 60% export, 40% marché national. Mais notre objectif est de rééquilibrer moitié export, moitié marché intérieur. Cela nous assure une meilleure stabilité. L’Argentine a misé durant de nombreuses années sur l’étranger. Aujourd’hui, notre premier client est le Canada, puis viennent les Etats-Unis, l’Angleterre, Brésil et Mexique. Nous sommes convaincus que notre futur se joue sur d’abord le marché américain et ensuite sur l’Asie.

"L’Argentine n’a rien à voir avec le Nouveau Monde"

Un des nombreux chais de la bodega Zuccardi (Johan Gesrel.)

malolacti[K] – Et la Chine dans tout ça ?

SZ - La Chine…on débute. La difficulté, c’est de trouver un distributeur. Tout le monde essaye de s’implanter là-bas. Les Français on d’ailleurs une longueur d’avance. On tente mais pour nous le marché national est très important. L’Argentine est différente des autres pays du Nouveau Monde. D’ailleurs, l’Argentine n’est pas dans le Nouveau Monde. Pour moi, on est déjà « l’Ancien Monde » parce qu’il y a un marché et une consommation intérieure très forts. Les vignes qui sont ici à Mendoza, elles viennent de nos ancêtres, des immigrés espagnols, italiens et français qui avaient la coutume de planter la vigne et de boire du vin. C’est pour ça qu’on continue à consommer du vin en Argentine. Regardez les autres pays dit du Nouveau Monde : Chili, Nouvelle Zélande, Australie, Afrique du Sud. Ils exportent mais n’ont pas de consommation intérieure comme nous. C’est pour ça qu’on se considère comme faisant partie du Vieux Monde, proche de la France, de l’Espagne. Voilà la grande différence !

malolacti[K] – Vous expérimentez de nombreux cépages européens. La stratégie markéting consiste-t-elle à vendre et communiquer sur ces cépages ?

SZ - Non. Prenez le malbec. Vous avez le malbec argentin, français, chilien, mais aussi le malbec de Washington ou d’Australie…Le futur passe par des choses qui sont uniques qu’on appelle l’identité ou le terroir si vous préférez. Ici, on est en train de développer cette notion de territoire. Nos parents ont d’abord réussi à placer l’Argentine sur une carte et à localiser le malbec. Mon rôle, celui de ma génération, c’est de pousser plus loin et de développer la notion de zones. Par exemple ici, à Mendoza, nous avons « La Consulta », « Gualtallary », « Altamira » qui sont des zones spécifiques avec une combinaison unique de sols et de climats. Notre vin haut de gamme s’appelle « Zuccardi Aluvional » (vendu 80€ environ, ndlr.) car nos sols sont d’origine alluviale. Nous n’avons pas indiqué le cépage mais seulement le lieu car tout le monde sait qu’il s’agit de malbec. Alors bien sûr pour l’export, c’est différent, il faut encore communiquer sur le malbec car les gens ne sont pas prêts mais dans le futur, c’est la zone qui va primer.

Cours de cuisine pour les enfants dans le restaurant de la bodega (Johan Gesrel.)

malolacti[K] – ça veut dire que les Argentins sont fiers de leur terroir et de leur territoire ?

SZ - Je pense oui, nous avons de grandes conditions pour faire du vin à Mendoza. Regardez, nous vivons dans un désert, éloigné de l’Atlantique, proche de l’océan Pacifique mais coincé par la Cordillère des Andes. Une de nos caractéristiques, c’est l’altitude et le type de sol. Vous avez Gualtallary qui est à 1400 mètres d’altitudes et donne des vins spécifiques, puis Altamira située à 1100 mètres avec un terroir différent, etc… Bref, je pense que l’Argentine doit s’occuper de mettre en valeur ces zones, de les délimiter en fonction de leur climat et de leurs sols. Là-dessus, il reste beaucoup à faire et à réfléchir et je peux vous dire que c’est un vrai sujet de conversation parmi les jeunes viticulteurs de ma génération.

"L’innovation sans objectif ne sert à rien"

Parmi les expériences menées : une cuve ciment en forme d’oeuf spécialement conçue pour la bodega (Johan Gesrel.)

malolacti[K] –  En visitant votre bodega Zuccardi, on a le sentiment que vous ne voulez jamais vous arrêter, sans cesse innover. Je prends l’exemple du « Malamado », ce Malbec à la mode de Porto.

SZ - L’innovation est une marque de fabrique de ma famille. Ça remonte à mon grand-père Alberto, le fondateur de la bodega, qui a commencé dans les années 50 avec une entreprise de construction. Il s’est aperçu que le frein au développement agricole de Mendoza, c’est l’irrigation. Il a d’abord acheté le domaine à Maipú en 1963 pour tester et montrer aux autres producteurs un nouveau système d’irrigation qu’il avait mis au point. Et puis tout s’est enchaîné, il est devenu vigneron. Et c’est la philosophie de la famille : on va essayer et expérimenter. On sait que le consommateur est à la recherche de nouveauté. On a donc créé un malbec à la mode de porto, pas pour ressembler au porto mais pour  répondre à une demande du marché intérieur. Les Argentins boivent le Malamado comme vous en France buvez du vin français.  L’innovation pour l’innovation ne sert à rien si elle ne répond pas à un objectif.

Malamado, comprenez "Malbec a la Moda de O Porto" (Johan Gesrel.)

malolacti[K] – Quels sont les projets de Zuccardi pour les prochaines années ?

SZ - Nous cherchons à nous développer et à vendre nos produits tout en valorisant ce que nous sommes, notre tradition. La crise que nous vivons est avant tout une crise de valeurs. Pour exister, il faut savoir défendre son authenticité. Les crises, l’Argentine en a connu beaucoup comme celle des années 90. Bien sûr, il faut savoir être prudent car notre pays connaît une inflation très forte et très rapide. Nous avons beaucoup de salariés et donc cela a des répercussions. Par ailleurs, nous aimerions exporter nos vins en Europe.

malolacti[K] – C’est un appel du pied ?

SZ - Si un importateur européen lit malolacti[K] et qu’il est intéressé pour travailler avec nous, on est ouvert ! (rires).

(Propos recueillis et traduits par Johan Gesrel)

www.familiazuccardi.com

L’Argentine ou le tango des cépages (1ere partie)

Posté dans Actualité avec des tags , , , , , le 02/09/2012 par malolacti[K]

(Crédit : Johan Gesrel)

Selon les chiffres de l’Organisation internationale de la vigne et du vin, l’Argentine reste à ce jour le 5ème producteur mondiale de vin. Moins de 16 millions d’hectolitres ont été produits en 2011. Les vendanges du printemps 2012 devraient voir ce chiffre baisser aux alentours de 11 millions, d’après l’Institut national de la viticulture argentine.

Si en France on connaît peu cette production, c’est avant tout pour des questions d’exportations. Les producteurs argentins travaillent essentiellement avec le marché américain au sens large : Etats-Unis, Canada, Brésil. Le reste est destiné au marché intérieur, très important, puisqu’on estime à 45 litres, la consommation moyenne annuelle pour chaque habitant.

L’Argentine compte un millier de domaines (ici on parle de bodegas) réparties pour l’essentiel au nord-ouest du pays, le long de la Cordillère des Andes. C’est ce chemin que j’ai eu l’occasion d’emprunter pour malolacti[K]. Il m’a permis de découvrir des cépages étonnants comme le Torrontés ou de redécouvrir le Malbec sous des aspects chatoyants, très différents de celui produit à Cahors. Voici donc une série d’articles consacrés à ces différents domaines. Et comme un vin ne se boit jamais seul, vous trouverez quelques focus sur la gastronomie argentine. Tous seront mis en ligne au cours du mois de septembre. Johan Gesrel.

Première partie : Mendoza et la Bodega Mendel.

Mendoza, là où tout commence…

Cordillère et Précordillère des Andes (Crédit : Johan Gesrel.)

Mendoza est à l’Argentine ce que Bordeaux est à la France. Là-bas, vous ne trouverez pas de châteaux mais plutôt des bodegas aux architectures modernes, démesurées voire futuristes, semblables aux chais espagnols de la province de la Rioja. Certains s’en sont même fait une spécialité comme le cabinet d’architecte « Bormida y Yanzon ». Si on parle souvent de Mendoza pour évoquer le vin d’Argentine, il faut en réalité prendre la route au sud de la ville, direction Luján de Cuyo, à 15 kilomètres environs. C’est ici, dans ce décor aride que tout a débuté vers 1850. Les colons plantèrent leurs premières vignes, d’abord pour leur consommation personnelle. Les grappes étaient si gorgées en sucre qu’il était , dit-on, impossible de boire un vin en dessous de 14°C. Le développement du chemin de fer et la création de la ligne entre Buenos Aires et Mendoza permit le transport de nouvelles machines et l’arrivée de nouveaux immigrés européens. Parmi eux, l’agronome français Michel-Aimé Pouget qui apporta dans ses bagages le Côt, autrement dit le Malbec. Ce cépage enraciné depuis 2000 ans à Cahors a donc migré pour trouver un nouveau port d’attache dans le terroir andin et ne plus jamais le quitter. En l’espace d’un siècle et demi,  il est même devenu l’emblème national du vin argentin.

Du Malbec pour du vin blanc

En 1936, la province de Mendoza compte plus de 100 000 hectares. D’après Gustavo Choren, auteur du livre « El grand libro del Malbec Argentino », la qualité des vins n’est pas le souci des producteurs sinon la quantité et ce jusque dans les années 80. Des dérives voient le jour : du jus de Malbec est utilisé pour assombrir des vins de table…blancs ! Puis, un changement s’opère avec une première reconnaissance en 1987 lors du Challenge International du vin. Un vin blanc, le Torrontés, obtient un prix, offrant du même coup une visibilité aux vignerons argentins. Les Anglais sont les premiers à importer des bouteilles. Les producteurs s’organisent et optent pour des cuvées mono-cépages : Torrontés, Malbec, Bonarda, Cabernet-Sauvignon, Syrah, Chardonnay deviennent des portes étendards dans des pays importateurs comme les Etats-Unis. Aujourd’hui, la vigne emploie des milliers de personnes, en grande majorité des ouvriers agricoles installés souvent près des bodegas. C’est l’un des piliers de l’économie argentine.

Mendel, petit domaine, grandes notes

Santiago Mayorga Boaknin, vigneron et chef de culture chez Mendel (Crédit : Johan Gesrel).

C’est donc par un beau matin d’hiver de juillet (les saisons sont inversées, ndlr) que nous roulons sur les chemins poussiéreux et accidentés qui longent l’autoroute, afin de rejoindre la bodega Mendel. Deux amis argentins, œnologues de formation, nous y conduisent et nous aident à décrypter le paysage plutôt désertique. A l’ouest, plusieurs lignes d’horizon se dessinent : la précordillère puis la Cordillère des Andes qui apparaît lorsque le temps est dégagé. Le soleil réchauffe vite l’atmosphère. De 4°C le matin, le thermomètre grimpe jusqu’à 24°C en journée. Fraîcheur et humidité la nuit, sec et chaud l’après-midi : une amplitude thermique et des conditions climatiques idéales que l’on retrouve également dans les autres zones viticoles au nord de l’Argentine. Depuis une demi-heure, nous cherchons en vain le domaine. Les chemins bourrés de nid de poule obligent à rouler à 40 km/h maximum. Un peu perdus malgré les indications, nous nous arrêtons dans une jardinerie. « La bodega Mendel, s’il vous-plaît ? ». Une cliente s’exclame : « Je sais où elle se situe, j’en suis la propriétaire. Suivez-moi ! » Ouf…

Des vignes bientôt centenaires

Avec 45 hectares de vignes, Mendel est loin, très loin même, d’être la plus grande des bodegas. Racheté en 2004, le domaine résulte d’un partenariat entre la propriétaire Anabelle Sielecki et Roberto de la Mota, un vigneron-œnologue connu et réputé dans le secteur, non seulement pour ses cours à l’université qui ont inspiré bon nombre de jeunes œnologues mais aussi parce qu’il a été le conseiller de « Cheval des Andes », une propriété de « Cheval Blanc » en Argentine. Roberto de la Mota se déplace en fauteuil roulant suite à un récent accident qui l’a laissé en partie paralysé. Sur place, Santiago Mayorga Boaknin, le maître de culture nous fait faire le tour du domaine. Des panneaux plantés au pied des vignes nous interpellent. L’un d’eux indique l’année de sa plantation : 1928. Des ceps de malbec âgés de 84 ans, c’est-à-dire avant l’arrivée du phylloxéra. De quoi rabattre les préjugés. Comment en effet parler de « vins du nouveau monde » lorsqu’on est face à l’Histoire d’une viticulture quasi centenaire ? A méditer.

« Robert Parker, sors de cette bouteille ! »

(Crédit : Johan Gesrel)

A l’intérieur du chai, nous découvrons les cuves en inox. Les anciennes cuves de ciment, elles, servent de lieu d’élevage. Une partie des barriques ont été placées à l’intérieur. « Les raisins sont vendangés manuellement, avec la plus grande des maturités. Nous faisons un pigeage manuel et un élevage qui va de 14 à 16 mois dans des barriques neuves que nos importons de France. Ensuite, nous procédons à l’assemblage », indique Santiago Mayorga Boaknin qui nous invite à le rejoindre en salle de dégustation. L’endroit est à la fois rustique et moderne. Sur la table, des étiquettes que l’on met au goulot ont été posées à notre attention. Ces marques-pages de couleurs recensent les meilleures notes attribuées par « The Wine Advocate », la revue dirigée par le très affluent Robert Parker. Selon les millésimes, ces notes vont de 90 à 95 sur 100. A Mendel, on ne se le cache pas, on vise l’excellence et cela passe par la prescription.

On débute avec un échantillon de Sémillon 2012, suivi  du millésime 2010. Ce vin blanc passe douze mois en fût de chêne, ce qui lui confère des arômes toastés et des notes de cerises. Pour les rouges, deux cuvées 100% malbec ont été conçues. D’abord, la « Finca Remota » (traduction : « Parcelle Remota »), que nous n’avons pas eu le temps de goûter. Issu d’une surface située à 1100 mètres d’altitude, c’est le haut de gamme de la maison. En revanche, nous avons pu apprécier le « Mendel », produit à partir des anciennes vignes de 1928. Enfin l’« Unus », un assemblage 70% malbec 30% Cabernet Sauvignon, moins convaincant. Les prix varient de 20 à 85€ pour chacune des bouteilles. Des vins éblouissants, gorgés de fruit, bluffant certes, mais marqués par un usage excessif du bois à mon goût.

Beaucoup de domaines comme Mendel investissent dans la production d’huile d’olives. Au fond, on aperçoit les oliviers. Plus loin, la Cordillère des Andes. (Crédit : Johan Gesrel)

Nous quittons Luján de Cuyo et reprenons l’autoroute, au nord, vers Maipú où nous avons rendez-vous le midi même à la Bodega Zuccardi, un mastodonte de la viticulture argentine… (À suivre)…

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.